Témoignage : Kenny Elissonde vous raconte sa victoire sur l'Anglirü

Témoignage :  Kenny Elissonde vous raconte sa victoire sur l'Anglirü

Alto de l’Angliru : à peine six arrivées jalonnent sa courte existence cycliste et pourtant le voilà déjà devenu légende. La faute à ses pourcentages dantesques qui côtoient à maintes reprises les 20%. Kenny Elissonde se doute-t-il, le matin de la 20e étape de ce Tour d’Espagne 2013, qu’il gravera son nom au palmarès d’une des montées les plus convoitées du monde, lui qui achève son tout premier Grand Tour ?

 

« CONTENT D’ARRIVER AU TERME DE CETTE VUELTA »

Pourtant, le petit coureur de poche de la FDJ a souffert. Comme pour beaucoup de ses compagnons d’infortune, la traversée des Pyrénées fut douloureuse. La faute à un froid peu coutumier en cette saison. « Je me souviens d’avoir été content le matin d’arriver au terme de cette Vuelta. J’avais eu une ou deux journées difficiles dans les Pyrénées quelques jours avant, avec pas mal de mauvais temps et beaucoup d’abandons. » Kenny Elissonde passe au travers des gouttes mais il s’en faut peu qu’il ne succombe également à la maladie.

Ce matin du 14 septembre 2013, le coureur de la FDJ se porte mieux. Au briefing il est question d’envoyer un coureur en éclaireur et ainsi jouer sur deux tableaux : victoire d’étape ou bien relais pour Thibaut Pinot en fin d’étape. Kenny Elissonde se porte volontaire. Après tout, le lendemain, c’est le critérium d’arrivée sur Madrid et de toute façon « maintenant il s’agit vraiment de lancer les dernières forces dans la bataille ».

Cette bataille qui fait rage en ce début d’étape. C’est seulement au bout de 40 kilomètres que la course se décante. « On était dans une cuvette et j’ai attaqué. Souvent à l’heure de course ça commence à se décanter et ça s’est fait comme ça, sur les faux plat montants. » Trek se résout ainsi à laisser partir la bagatelle d’une trentaine de coureurs devant, non sans avoir préalablement filtré les noms qui la composent.

« Il y avait pas mal de bon coureurs. Mollema, je crois. Pas mal de coureurs qui avaient fait une belle Vuelta et qui marchaient fort, donc voilà, je me suis dit : je vais faire mon travail, sans en faire plus pour essayer d’avoir une chance de jouer l’étape. » Les kilomètres défilent les sur les routes asturies : Alto de la Cabrunana, Grado, Nores… Mais quant arrive le raidard de l’Alto de Tenebredo, l’inquiétude le guette : « A trois bosses de l’arrivée, ça a commencé à attaquer mais je n’étais pas très bien, j’étais dans le groupe, mais un peu à fond ». Le coureur de la FDJ s’accroche toutefois.

C’est alors que se présentent les pentes de l’Alto del Cordal, prélude du terrible final. Il est temps de déclencher les hostilités pour ne pas faire d’une éventuelle victoire d’étape une chimère car le peloton se rapproche. C’est l’Italien d’Astana, Paolo Tiralongo, qui allume en premier la mèche et place une attaque. Kenny saute dans sa roue, avec un ou deux autres coureurs à ses cotés, mais ces derniers lâchent au bout de quelques mètres. L’écart se creuse doucement entre le duo de tête et ses poursuivants. A ce moment, le futur coureur de la Sky ne semble pas appréhender de regroupement : « Je ne craignais pas vraiment leur retour. C’était une descente technique qui enchaînait avec l’Angliru. On était partis à la pédale. S’ils avaient pu revenir ils l’auraient fait avant la dernière ascension ». La victoire d’étape se jouera donc entre lui et l’Italien… ou le peloton.

 

« UNE VAGUE IDÉE DE COMMENT C’ÉTAIT »

De cet Angliru, Kenny Elissonde nourrit une relative idée de sa difficulté : « J’avais une vague idée de comment c’était. Je me souvenais de Contador qui attaquait, des motos qui fumaient sur le bas coté de la route. A ce moment je me suis dit qu’on partait pour quelque chose de vraiment dur. Je me suis dit : ‘profite d’être sur un col comme ça' ». Désormais ce monstre se dresse devant lui. Tout d’abord traître en ses premiers lacets, où il semble vouloir tromper son monde, offrant ça et là de belles portions aux faibles pourcentages, il frappe d’un coup de massue à 7 kilomètres de l’arrivée, soumettant les impudents qui osent se présenter à lui, à des pourcentages dantesques. Les plus faibles y mettront pied à terre. L’Angliru, plus que toute autre ascension, soumet avant de se soumettre.

Thierry Bricaud a fait son choix : « Juste avant la montée finale il était clair avec les directeurs sportifs que maintenant qu’on en était là, l’échappée avait une chance d’aller au bout et qu’il fallait tenter la victoire d’étape ». Le coureur a désormais le champ libre pour jouer sa carte personnelle. En ce commencement de col, le danger vient du peloton qui ne pointe plus plus qu’à 4’30. D’autant qu’il s’agit de la dernière opportunité offerte à l’Italien Vincenzo Nibali de renverser la Vuelta et de détrôner l’Américain. En fonction du timing et de son déroulé, la grande guerre du général risque d’annihiler toute possibilité de victoire d’étape.

Tandis que progressivement le son dans l’oreillette se fait de moins en moins audible, débutent enfin les plus gros pourcentages. Alors que Kenny accélère le rythme sur les premières rampes, son compagnon d’échappée l’apostrophe : « À un moment il me crie ‘Va moins vite, c’est assez long !’ ou quelque chose comme ça ». Mais Kenny se trouve désormais dans un état second, littéralement transcendé par la foule massive et bruyante, ainsi que par l’enjeu. Porté par les clameurs de ces milliers de spectateurs amassés sur les côtés de la route, et sans pour autant avoir voulu éliminer son compagnon d’échappée, le coureur de la FDJ accélère : « J’ai pris une première rampe avec beaucoup, beaucoup de public. Ça m’a un petit peu transcendé et j’ai accéléré. Puis Tiralongo n’était plus là ». Sans qu’on ne pu savoir si cela était dû à la fatigue ou à un décrochage volontaire afin de pouvoir venir en aide à son leader, Vincenzo Nibali.

 

« DES ENDROITS AVEC UNE SORTE DE SILENCE TOTAL »

Plus que Tiralongo, ce qui préoccupe le grimpeur de poche est désormais tout autre : cette fois-ci, s’en est bel et bien finit de ses oreillettes. Silence complet au bout du fil, plus de nouvelles de la course. Enfin pas totalement. A ces pentes monstrueuses, jalonnées par une foule parfois incroyablement dense, succèdent d’étranges moments de calme, où il se retrouve esseulé sur la pente désertée par le public. « Il y avait des endroits avec beaucoup de monde et des endroits avec une sorte de silence total où pendant 1 minute, 1 minute 30 j’étais tout seul. » Dans ces courts moments d’accalmie, où seuls résonnent le bruit des motos suiveuses ainsi que les frottements de la chaîne et du dérailleur, Kenny arrive de temps à autre à percevoir le bruit des clameurs. « J’ai vraiment tout fait sans informations. La seule information que j’avais c’était plus ou moins d’entendre le public un ou deux lacets plus bas qui encourageait les autres. »

Ce sera son seul point de repère tout au long de la montée, sans qu’il ne sache si ces clameurs sont dues au retour d’anciens compagnons d’échappée, à celui de Tiralongo ? ou bien aux attaques des grands leaders du général.

C’est alors qu’un nouvel élément, climatique, vient soudainement pimenter la course. 10 kilomètres plus tôt on le distinguait tapis au loin, lorsque notre regard se posait sur les hautes cimes de l’Angliru. Et le voilà enfin : en milieu d’ascension un épais brouillard abat son long manteau gris sur la course. Le coureur de tête était déjà en quelque sorte sourd, le voici désormais presque aveugle. Le paysage se fait lunaire : « Le manque d’information, ce sentiment, était encore plus exacerbé avec le brouillard. On voyait même plus à 10 mètres devant ou 10 mètres derrière ». Cet épais brouillard dans lequel il s’enfonce pourrait le tétaniser : « J’étais tellement dans mon effort, alors que je suis pourtant quelqu’un d’assez sensible au froid , mais ce jour là, je n’ai pas ressenti l’impression de froid. En fait j’étais tellement concentré que je n’ai pas eu le temps d’avoir froid ».

Les virages s’enchaînent comme autant d’obstacles à surmonter. « Sur certaines rampes c’était du 19% ou quelque chose comme ça. J’ai regardé mon compteur qui affichait 7 ou 8 km/h. Je me suis posé la question de savoir si c’était moi qui calait ou si c’était la pente. Après, je ne voyais personne revenir. Cela étant je n’ai pas de souvenir d’impression d’avoir calé à aucun moment. » Il aurait été bien pratique de disposer d’un capteur de puissance, mais hélas le SRM n’était pas compatible avec les petits braquets à l’époque. Or celui qu’utilise le Francilien est un simple 34*28, qui n’autorise donc pas cette technologie. Impossible donc de se fier à la technique.

Alors que derrière, les hostilités sont déclenchées par les Katusha puis par Nibali en personne dans les pentes les plus ardues. Kenny progresse grâce en partie à la foule espagnole. « Personnellement j’adore la foule, ce contact avec le public, cette communion. Ils sont venus là pour nous et ça donne une sorte de transfert d’énergie. J’adore ça. C’est quelque chose qui me fait vibrer. Grace à eux ce jour là je gagne peut être 1km/h. »

 

« C’ÉTAIT DU SAUVE QUI PEUT »

Les derniers kilomètres se profilent. Il n’y a pas de gestion possible sur ce type de montée : « C’était donner son maximum, ce n’est même plus de la gestion. J’étais juste à fond du pied jusqu’au sommet. Sans capteur de puissance, j’en étais réduit aux sensations ». Privé de toute indication, entouré de clameurs, sans visibilité, le cycliste n’est pas loin de perdre ses repères : « C’était du sauve qui peut. Aller plus vite pour ne surtout pas se faire rattraper par la meute ». Où sont les panneaux indiquant le franchissement de chaque kilomètre ? « Chaque kilomètre passé, j’étais dans l’inconnu, je ne savais pas combien de temps ça durerait encore. Je me souviens surtout que je savais plus où j’allais, à vrai dire. Dans ces moments de folies je manquais de lucidité pour me poser les bonnes questions. »

Derrière la bataille fait rage et l’écart est passé sous les 2′ depuis déjà quelques kilomètres. Même si le style de pédalage se fait plus heurté, Kenny Elissonde garde le cap : « les sensations étaient encore bonnes, je n’étais pas en mode zig zag ou en fringale. Je sentais que j’avais encore de l’énergie ». Alors qu’arrive la flamme rouge tandis qu’il passe sur le grand plateau, tout à coup, un frémissement parcourt l’échine du coureur ! « Je vois le panneau 1 kilomètre, je relance, je remets le grand plateau. Et d’un coup, je vois une voiture derrière moi. C’est le premier truc que je vois depuis longtemps, la première personne que je vois concrètement. » Il se retourne : « J’ai envie de lui demander où sont les autres, combien il reste de temps ». Des coureurs tapis en embuscade dans le brouillard seraient-ils en train de se rapprocher ? Va-t-il se faire voler sa victoire ? « Je manquais d’oxygène, j’étais un peu au bout du rouleau et je manquais de lucidité, parce que concrètement, il restait un kilomètre, ça redescendait, il y avait peu de risque en fait mais vu que ça faisait une demi-heure que je n’avais aucune information mon cerveau a eu du mal à interpréter l’information. »

 

« UNE DÉCHARGE D’ÉMOTION »

Mais il reste suffisamment de lucidité au Francilien pour ne pas cogiter plus de temps que nécessaire. Le dernier kilomètre est en légère descente, il ne reste plus que 500 mètres et voilà cette ligne d’arrivée tant attendue. Il lève le point, le secoue, puis écarte les bras. Impossible de retenir cette émotion qui jaillit. Il pleure. « Je ne saurais pas dire si c’était de la fatigue, du soulagement, de la joie. Quand je passe la ligne, j’ai une décharge d’émotion. Je ne saurais pas dire ce qu’étaient vraiment ces larmes. Mais ce n’était certainement pas de la tristesse ! »

Peu de gens peuvent se targuer d’avoir jamais vécu de telles sensations : « Ce sont des moments privilégiés qui valent tous les sacrifices consentis. Je le vois désormais comme un événement marquant de ma vie ». D’autres victoires suivront certainement, mais peu risquent de présenter à nouveau le parfum extraordinaire du brouillard de l’Angliru, ce jour du 14 septembre 2013.

 

Propos recueillis par Bertrand Guyot. (crédit photo : graham watson/unipublic)

Fil actus

transferts

SONDAGE

Qui sera sacré champion du monde à Bergen ?
Voir les résultats

Prochaines courses

Rejoignez-nous