[Témoignage] : Damien Gaudin vous raconte son Tro Bro Leon 2017

[Témoignage] : Damien Gaudin vous raconte son Tro Bro Leon 2017

Tro Bro Léon, 203 kilomètres à la pointe de l’Europe, au bout du Finistère où se côtoient les falaises grignotées par des siècles de cour d’une mer parfois trop bouillante de désir, et le cœur des terres où reposent de gigantesques monolithes et d’anciens châteaux ancestraux habités par l’Histoire. Où s’immisce des chemins de traverses, routes faites de cailloux et de terres, tantôt boueuses par temps d’averse, tantôt sèches et poussiéreuses quand le ciel daigne se faire plus clément. Une course hors du temps, parenthèse dans un calendrier cycliste qui vient à peine de tourner la page des routes flandriennes pour mettre cap sur les Ardennes.

170 kilomètres de reconnaissance

Les flandriennes justement. Cette année, Damien Gaudin n’a pu concourir sur la course la plus chère à son cœur et qui lui a donné ses lettres de noblesse un 7 avril 2013 : Paris-Roubaix. Lui qui confessait quelques semaines auparavant avoir “ les boules” (L’Armée de Terre n’était pas invitée sur l’épreuve) de ne pouvoir arpenter les pavés du nord s’est rabattu sur un autre objectif : Le Tro Bro Leon : « C’était l'objectif de l'année, la course que je voulais gagner. J’avais décidé cet hiver de me focaliser la-dessus ». Pas de Paris Roubaix à la télé. Un entraînement à la place par un temps clément. Mieux vaut préparer les futures échéances, plutôt que de ruminer sa frustration. Entraînement qui se poursuit la semaine suivante par une reconnaissance sérieuse du parcours : « Chaque année ils changent le circuit. C'est pour ça que j'ai fait des reconnaissances les jours d'avant pour connaître le circuit par cœur. 170 km de reconnaissance exactement ». De cette exploration va se dégager un constat : lundi de Pâques, ce sera une course de puncheur. Ce qui n’est guère l’idéal pour notre Nantais, plus à l’aise sur des terrains uniformes. Il faudra donc anticiper et attaquer de loin.         

Damien Gaudin a coché les endroits clés du parcours, et guide désormais ses troupes : « Mes coéquipiers avait repéré la veille les 50 derniers kilomètres, à partir du passage où je voulais qu'ils durcissent la course ». On ne fait pas une semaine de préparation pour laisser l’histoire être guidée par le fruit du hasard. C’est pourquoi il y aura un briefing la veille de la course, un peu plus long, afin de coucher sur papier la stratégie à appliquer le lendemain, ainsi que la logistique inhérente à ce genre de courses :« Ce qui est extraordinaire c'est que le lundi tout ce qu'on avait dit la veille on l'a fait à la perfection ».

Sur cette course, l’Armée de Terre n’aura qu’un leader. L'équipe sort d’un week-end exceptionnel en remportant le Tour du Finistère, sa première course professionnelle, grâce à Julien Loubet. De quoi entamer la course le cœur léger : « On est arrivé surmotivé le lundi. Je savais que les troupes autour de moi étaient opérationnelles. C’était parfait pour la confiance ». Le colosse de l’Armée de Terre a ciblé ses adversaires du jour. Démare, bien entendu, mais aussi Chavanel, ou bien encore l’armada de Cofidis, aux coureurs rompus aux classiques et au cyclo-cross.

Le début d’étape est seul drapé d’une simple robe de bitume tout le long des 50 premiers kilomètres. Point de poussière, mais de jolis paysages de carte postale tout au long de la côte bretonne, et des attaques qui font le jeu de l’équipe de l’Armée de Terre et usent déjà les forces concurrentes : « On avait décidé de mettre quelqu'un dans l'échappée. Fortuneo n'en n'avait pas. Pendant 30 km ils ont dû faire la chasse à bloc. Puis ça a bataillé pendant 50 bornes et on est arrivés sur les premiers ribins à bloc avec des coureurs qui avaient déjà beaucoup donné ». Un scénario favorable à l’ancien pistard. Avec ces côtes prévues au programme, il faut à tout prix éviter une course d’attente : « Dans ma tête j'étais content. L’équipe bossait déjà super bien. Dans les 2-3 premières heures il y avait toujours 2 ou 3 coureurs avec moi ».

Puis arrivent les ribins, passages de terres et de cailloux qui donnent à sa course ses lettres de noblesse. Chemins de terre, qu’on imagine facilement piétinés par les troupeaux de brebis l’été, véritables terrains de cyclo-cross, ils sont numérotés jusqu'à 25. Les 10 premiers ne sont que poussières éphémères sur les vélos de course qui tremblent à leurs contacts mais qui ne fléchissent ni ne cassent. La vraie course ne commence réellement qu’à compter du secteur 11. Julien Loubet se met en tête et appuie fortement sur les pédales. L’Armée de Terre prend possession du peloton et lui impose sa cadence. :« Le secteur stratégique c'était le 13 ! Le 11 et 12 étaient déjà un peu plus durs, avec pas mal de virages sur les graviers et on avait décidé de rouler vite pour qu'il y ait des cassures ». Car Damien Gaudin le sait pertinemment, le danger guette en cas de course d’attente : du secteur 14 au 17, le terrain se fait plus ardu. Le sol s'élève par endroit et le Paris Roubaix breton prend des airs de Tour des Flandres :« Je savais que j'aurais eu du mal à suivre sur les attaques d'un puncheur Je voulais devancer tout ça ».

Damien Gaudin anticipe

Le plan jusque-là parfaitement exécuté va connaître sa seule anicroche de la journée. La faute à …Damien Gaudin en personne. La faute à cet instinct qui guide d’une main farouche les grands exploits sportifs : « Je devais attaquer sur le 14 et j'ai attaqué sur le 13 ...je ne sais pas trop pourquoi j'ai attaqué là mais j'étais en 6 - 7e position et les coureurs devant moi avaient besoin de souffler Et je me suis dit à ce moment-là : “Lance-toi” ».  C’est chose faîte à la sortie du treizième secteur. Sans prendre le temps de prévenir ses coéquipiers, le récent transfuge de l’équipe Ag2r place un démarrage, rythmé au son des conseils de David Lima Da Costa dans l’oreillette. Passé le secteur 14 et 15 à jouer avec le peloton, l’écart se creuse. C’est parti pour la belle échappée.

Derrière, le peloton ne semble pas prendre mesure de l’exploit qui va se dessiner sous ses yeux. Pourtant cette saison 2017 l’a prouvée, la mode est aux échappées victorieuses. Il reste tout de même 42 kilomètres à avaler d’ici l’arrivée. Pas une mince affaire en solitaire, mais 2 hommes (Frederik Backaert ainsi que Gaetan Bille) s’extirpent à leur tour de l’emprise du peloton dans le secteur 15, tandis que les coéquipiers de l’Armée de Terre cassent le rythme de la poursuite pour éviter à une échappée de plus grande envergure de prendre le large. Gaudin juge judicieux d’attendre les deux belges, mais Bille ne fera que 2 secteurs en tête avant de lâcher prise : «  À la sortie du 17 on a discuté avec le Backaert qui voulait à moitié l'attendre. Moi j'ai dit “Il y a pas trop de temps à perdre” et on a décidé d’y aller ». Laissant ainsi le coureur de  Verandas Willems-Crelan s’en retourner à l’anonymat de la course.

Ne reste donc plus qu’un duo qui doit avaler 35 kilomètres les séparant de l’arrivée à Lannilis. Damien Gaudin est rassuré d’être accompagné par un coureur solide :           « J'étais content que ce soit un bon qui me rattrape, je me disais que l'échappée allait pouvoir aller très loin. Backaert, je le connaissais par rapport aux classiques, c’était un mec comme moi, un mec d'attaque, courageux et généreux dans l'effort. Un bon allié ».

Un bon allié qu’il convient de ne surtout pas sous-estimer. D’autant qu’il semble plus aérien que le leader de l’Armée de Terre, qui, dans les ribins en côte, perd régulièrement quelques longueurs et semble à la peine. Et s’il avait présumé de ses forces ? Et si cette course était belle et bien promise au puncheur qu’il n’est pas ? Sauf que l’explication ne relève en rien d’un facteur physique mais plutôt d’un facteur mécanique. Sur ces routes gravillonneuses qui secouent les machines, ces dernières sont mises à rude épreuve : « C’était dû à un ennui mécanique ! Au moment où j'ai attaqué, même un petit peu avant, à 60 km de l'arrivée, mon câble de dérailleur arrière s'est tordu. Et quand j'étais sur le pignon 17, 18 et 19, mes vitesses sautaient. Du coup, dans les secteurs qui montaient, j'étais obligé de passer sur le 21 et je ne pouvais pas forcer comme je le souhaitais ». Et pour ne pas l’aider, la voiture dépannage ne franchira jamais l'obstacle que constitue le peloton. Impossible dès lors de traiter le problème. Il faudra donc faire contre mauvaise fortune bon cœur :« Je ne voulais surtout pas montrer que j'avais ces soucis mécaniques et j'ai prié jusqu'à l'arrivée pour que tout se déroule bien. J'ai eu chaud. ».

Les vraies difficultés s'achèvent une fois franchi le secteur de la ferme :« C'est un peu comme le Carrefour de l'Arbre celui qui sort en tête c'est souvent celui qui gagne », ça y est, le duo pénètre dans la boucle finale qu’il faudra parcourir 4 fois. 16,9 kilomètres et 4 passages sur cette ultime difficulté que représente le ribin numéro 22. Cette fois-ci la collaboration devient plus ardue. Devant la caméra, les larges épaules de Damien Gaudin phagocytent l’écran. On ne voit plus qu’elles. Backaert s’efface progressivement de l’image et semble disparaître derrière l’immense carcasse du leader de l’Armée de Terre qui écrase le bitume de tout son poids à chaque coup de pédale. La puissance qui se dégage de sa machine fait désormais jeu égal avec un peloton qui se livre à un mano à mano avec le duo de tête. Devant, le coureur Belge ne prend plus le relais, tandis que Damien relance de plus belle:« Quand tu te sens fort, c'est le danger d'en faire trop. C'était la course que je voulais gagner alors j'étais dans un état disons euphorique J'ai pas spécialement calculé mes coups de pédales et peut-être que j'en ai mis un peu plus que lui. Mais d'un autre côté c'est ce qui m'a a permis d'aller jusqu'au bout ».

Le peloton se rapproche dangereusement

…1 minute d’écart

Sauf qu'à jouer au rouleau compresseur, on fait peur. Backaert cesse de collaborer : « Il m'a dit qu'il était cramé et moi sur le moment j'ai vraiment cru qu'il me la jouait à l’intox. Ça me faisait chier que derrière ça rentre alors qu'on avait fait une sacrée journée. J’ai joué un peu au feu parce que j'ai beaucoup roulé dans le dernier tour pour que ça ne rentre pas derrière. Je ne regrette pas aujourd’hui ». Tandis que le pistard jette toute ses forces dans la batailles durant ces 4 tours, derrière, le peloton, ou tout du moins ce qu’il en reste, tente enfin un rapproché. C’est un valeureux Ladagnous qui essaye de dompter et guider ce lion qui tenta trop longtemps de titiller la souris devant. L’écart passe sous la minute, tandis que les écarts ne parviennent plus de la voiture, trop éloignée désormais du coureur. Chaque tour permet à Daniel Mangeas, l’éternel speaker de ces courses auquel il appartient corps et âme, d’indiquer les temps aux coureurs en mal d'informations.

...50 secondes,

Le peloton rugit derrière et grignote du temps au sortir de chaque ribin : « On roulait peut-être moins vite sur ces portions mais on gardait l'allure sur le reste. Ce qui se passe souvent, c'est que, quand tu fais un effort violent sur un ribin, à la sortie tu t'écrases. Je pense que c'est ce que faisait le peloton à chaque fois. Puis, sur le ribin on ne prenait pas de risque, c'était le seul endroit où l'on pouvait crever dans le final et moi je faisais vraiment très attention pour éviter ça ».

...40 secondes,

L'imminence d’un rapproché conjugué à un sentiment de trop tard, rend le groupe de chasse nerveux.

...30 secondes,

Ils ont le duo en point de mire : « On sort du ribin à 2 km 500 de l'arrivée, je me suis retourné et là j'ai vu le peloton. Dans l'image que j'ai dans ma tête ils ne sont vraiment pas loin. À ce moment-là je repasse un relais très fort ».

...15 secondes

Le coup d'accélérateur est salvateur. La mésentente commence à régner chez les poursuivants. C’est trop tard pour eux : « A la cuvette à la flamme rouge, je me suis retourné une nouvelle fois. Le peloton était plus loin que la dernière fois où je m'étais retourné. Là je me suis dit : “C'est gagné on va se partager la victoire” ». Au moment d’aborder la côte finale il reste 400 mètres. 400 mètres pour obtenir le graal. 400 mètres pour valider le travail de toute une équipe. 400 mètres pour effacer la frustration de Paris-Roubaix. 400 mètres pour éclater de joie. 400 mètres pour prouver que Gaudin, non n’est pas mort… Les 400 mètres les plus importants de la saison : « Il y a un virage à gauche. Là je m'écarte à droite pour le laisser prendre la corde. Je fais style que je lance le sprint. Du coup lui le lance en premier. Je le vois se lever sur ses pédales, mais je me rends compte qu'il ne fait que remonter à ma hauteur alors que moi je n'ai pas encore lancé mon sprint et je sens bien qu'il n'a plus de forces. Je sais que j'ai gagné ».

...10 secondes

Damien Gaudin dépose littéralement le Belge qui n’avait pas menti : il était bel et bien à court d'énergie. La victoire est là. A portée de bras. Avant de franchir la ligne, le leader de l’Armée de Terre se redresse, pris comme un coup de folie espiègle et réjouissant, il agite les bras et la tête dans tous les sens. Il tire la langue dans un large sourire : « C’est l'expression d'une joie et d'un plaisir fou de pouvoir rendre ce que j'ai reçu de l'équipe. David m'a fait confiance cet hiver. J'avais gagné une course en Normandie, mais là c'était une épreuve que je voulais vraiment gagner à ma valeur, une coupe de France. Une des plus belles si ce n'est la plus belle ! Sur le moment je voulais tout lâcher je n’ai pas réfléchi comment j'allais lever les bras. C’est venu comme ça ».

L'Armée de Terre ? «une famille»

Le visage du vainqueur est creusé par la fatigue et l’effort, couvert de poussière. Le Tro Bro Leon, ce n’est certes pas Paris-Roubaix, mais c’est tout de même une sacrée course qui bouscule les organismes et les imprègne. C’est désormais le temps de la liesse, des interviews entrecoupées de scènes de joies avec ses compagnons à l’Armée de Terre : « On se l'était tellement mise dans la tête cette course-là !  Mon masseur, les mécanos, tous au top ! Et les coureurs bien sûr... quand je vois 10 secondes derrière moi Julien Loubet… Des mecs qui ont bossé pour moi sur cette course et qui sont encore là pour le sprint...Julien qui fait 11è  putain mais c'est incroyable !!». Il faut dire que les témoignages abondent dans ce sens, l’Armée, ce n’est pas qu’une équipe de vélo. Ca va bien au-delà : « Cette joie là je l'ai eu, tu vois, parce que je suis à l'Armée de Terre. Avec des personnes qui ont cru en moi. Ce sont de vrais gens, comme moi. C’est une famille où l’on rigole tous les soirs. Quand j'ai levé les bras dans le final, c'est ça, j'ai pensé à ces gens qui m'aiment et que j'aime, des gens qui ont la passion du vélo. Ce n’est pas sûr qu’en gagnant cette course l'année dernière avec le maillot que j'avais (ndlr : AG2R) j’aurais levé les bras pareil ».

Ça y est la course est terminée. L’ensemble du staff et des coureurs, ainsi que sa famille attendent le héros du jour dans le bus de l’équipe. Une coupe de champagne, des embrassades collectives. Puis le départ vers d’autres horizons, d’autres conquêtes. Damien Gaudin s’est rappelé au bon souvenir la France des connaisseurs du cyclisme, de la plus belle manière qui soit : « Pas mal de gens me l'ont dit : “Tu l'as fait à ta manière ! Tu aurais pu attendre avant d'attaquer et arriver dans un groupe de 10”. En plus je l'avais annoncé avant ! C'est la première fois je fais ça et que je gagne. Il y a beaucoup d'objectifs dans une saison et heureusement mais de là à les réussir !»

La suite est encore belle : une victoire sur le Tour de Bretagne avant de bifurquer du côté de Dunkerque, une course qui lui réussit et où il termina 7è et 5è de 2016 et 2017. C’est que le colosse n’est pas rassasié. Vous aviez oublié Damien Gaudin ? Ne commettez plus la même erreur, vous vous en mordriez les doigts bien plus souvent qu’à votre tour. Le coureur de l’Armée de Terre n’a pas fini d’écumer peloton amateur et professionnel avec ses larges épaules qui laissent si peu de place à qui ose se frotter à lui dans les échappées au long cours.

Car le militaire conclut dans un éclat de rire : « J'ai déjà quatre victoires mais j'en veux d'autres. J'y ai pris goût ».

Vous ne pourrez pas dire que vous n'étiez pas prévenus !

 

Propos recueillis par Bertrand Guyot (@bguyot1982), remerciements à Alexia Tintinger pour les photos du Tro Bro Leon.

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