Lucien Storme, d’une guerre à l’autre

Lucien Storme, d’une guerre à l’autre

Né en 1916, dans la Belgique occupée, Lucien Storme est mort dans un camp allemand moins de 29 ans plus tard. Une existence marquée par la guerre et consacrée à une passion dévorante : le cyclisme.

Le vélo pour seule vocation

Deuxième d’une fratrie de huit enfants, Lucien Storme grandit dans une famille de fermiers. Alors que ses frères et soeurs assistent activement leurs parents, Lucien ne montre aucune aptitude pour le travail à la ferme. Ses parents comprennent rapidement qu’il n’est pas fait pour cette vie-là et décident de l’envoyer à l’école, à Ypres. En plus de leur ferme, Henri et Louise Storme possèdent un petit café dans le bourg de Neuve-Eglise. Baptisé De Brieke, ce café dispose d’une radio, qui ne constitue pas le moindre de ses attraits. Souvent réfugié dans le bistrot familial, Lucien ne rate jamais l’occasion de se joindre aux clients pour écouter les informations. Le garçon guette surtout les actualités cyclistes, qu’il suit religieusement. Passionné par ce sport depuis ses plus tendres années, Lucien rêve de devenir coureur. Malheureusement, ses parents n’ont pas les moyens de lui offrir une bicyclette digne de ce nom… Un coup de pouce du destin va venir remédier à ce manque rédhibitoire. Il viendra de son oncle Albert, qui remporte un vélo de course en guise de premier prix d’un concours de billard russe. Un trophée qu’il offre aussitôt à son passionné de neveu. Dès lors, notre gaillard prend une licence dans le club des Halles Sportives Lilloises et passe le plus clair de son temps à s’entraîner. A 18 ans, le temps presse s’il veut réaliser son rêve… Et tant pis si sa présence dans l’exploitation paternelle en devient encore plus sporadique. Le garçon a beau être timide et gentil, il est prêt à tout braver quand il s’agit de pédaler. Le dépit de son père et l’inquiétude de sa mère, à qui il rapporte souvent ses pantalons découpés en cuissard, n’y font rien. Les rares fois où le jeune homme se rend au travail des champs, il finit invariablement par s’y assoupir… Vainqueur de sa première course en 1935, dans le bourg voisin de Dikkebus, le garçon accumule les succès chez les amateurs, une cinquantaine au total. Gagner est d’ailleurs bien la seule chose qui l’intéresse, les places d’honneur, fussent-elles dans des courses de prestige, le laissent tout à fait froid. Il signe pourtant des performances de choix dans des courses de renom, comme l’attestent ses cinquièmes places à Gand-Wevelgem et Paris-Roubaix juniors. 

Début 1937, il doit mettre son activité de coureur en sommeil : les drapeaux font appels à lui. Il effectue son service militaire dans un régiment de grenadiers, avant d’être libéré en septembre de la même année. Il reprend l’entraînement de plus belle et perd une quinzaine de kilos en quelques mois. Les seuls jours où le coursier ne s’entraîne pas sont les jours de beau temps ; ces jours-là, il préfère traîner au lit. En bon Flamand, Lucien n’est jamais aussi à l’aise que sous le vent et la pluie. Le 18 février 1938 est un grand jour : il signe son premier contrat professionnel au sein de la formation Leducq-Hutchinson, filiale de la prestigieuse équipe Mercier. Storme va désormais courir aux cotés de coureurs comme Maurice Archambaud ou André Leducq lui-même ! A la maison, son passage chez les pros ne fait pas que des heureux. Il faut dire que le père de famille est de plus en plus handicapé par des douleurs lombaires et que l’exploitation repose presque intégralement sur les épaules de ses fils. Dans les pelotons, l’arrivée de ce jeune garçon blond comme les blés ne passe pas inaperçu. Sa bouille de bambin tranche singulièrement avec ce milieu viril. Mais il y est accueilli avec bienveillance, bien aidé par de bons résultats lors de ses premières courses, des classiques flandriennes. Après avoir disputé, en tout et pour tout, trois courses professionnelles, Storme se retrouve au départ de Paris-Roubaix, classique la plus prestigieuse du calendrier français après Bordeaux-Paris. L’épreuve est pourtant déjà une anomalie dans le panorama d'alors, et elle segmente le peloton entre ses adorateurs et ceux qui l’exècrent. Les favoris de cette édition sont essentiellement belges et français : Sylvère Maes, Eloi Meulenberg, Georges Speicher, Antonin Magne, Roger Lapébie ou encore Maurice Archambaud.

Lucien Storme, l'inconnu de Roubaix

Avant la course, Lucien a reçu un ultimatum de la part de son père. En cas de mauvais résultat, il devra revenir travailler à la ferme. Une motivation supplémentaire s’il en était besoin… Le jour qui se lève en ce 17 avril révèle un temps fort mauvais, un vent d’une rare violence souffle sur la moitié nord de la France. Et la poussière, âpre fruit de ce vent, va considérablement gêner les coureurs. La force des éléments rend le début de course plutôt calme. Jean Fontenay et Leopold Maes, partis en éclaireurs après Doullens, en ont eu pour leurs frais. La tentative suivante, oeuvre de Jules Rossi et Marcel Kint, est tout aussi vaine. A 30 kilomètre du vélodrome, Lucien Storme tente sa chance une première fois avant de se raviser sagement en comprenant que seul, avec ce vent, il n‘aurait aucune chance. C’est ensuite au tour du Français Robert Oubron et du Belge Lauwers d’être seuls à l’avant. Spécialistes des flandriennes, ces deux coureurs ont en outre l’avantage d’appartenir à la même équipe. A moins de vingt kilomètres de l’arrivée, avec 1’30 d’avance, l’affaire semble entendue lorsque le jeune français est victime d’une fringale. Luttant courageusement seul en tête, Lauwers subit quant à lui une crevaison. Parti en contre, le vétéran Hardiquest, accompagné de son compatriote Storme, se retrouve donc en tête à son tour. Unissant admirablement leurs efforts, les deux coureurs semblent se diriger vers un sprint lorsque le plus jeune des deux crève. Assisté par son ami Jules Matton, qui se trouvait non loin derrière, il change sa roue rapidement et peut revenir sur Hardiquest, qu’il attaque dans les derniers hectomètres pour s’imposer en solitaire. La stupeur est grande devant la victoire de ce jeune coureur de 21 ans tout à fait inconnu. Dans les rédactions des journaux, c’est le branle-bas de combat pour trouver une photo du coureur belge ! Naissance d’un champion ou victoire sans lendemain ? Personne ne se pose la question à Ypres, où le succès de l’enfant du pays est fêté dignement. Après avoir appris la nouvelle à la radio, les parents accueillent tout les habitants du bourg dans leur bar, qui ne fermera pas de la nuit.

Storme est porté en triomphe après son arrivée victorieuse à Roubaix

La deuxième partie de saison est plus mitigée pour la nouvelle vedette du cyclisme ; il peine à se remotiver et prend du poids. Pressenti dans la sélection belge pour le Tour de France, il en est finalement écarté. Ses victoires sur des courses mineures comme la Ronde de Wizernes et le Circuit de l’Aa, en août, ne sont pas de nature à le consoler. D’autant que son abandon lors du Tour de Suisse, après trois premières étapes décevantes, a suscité quelques sarcasmes. Les Cassandres qui annonçaient sa victoire dans l’Enfer du Nord comme un feu de paille commencent à plastronner. C’est donc avec un certain sentiment de revanche que le Belge aborde la saison 1939. Parfaitement affûté, il ne tarde pas à s’illustrer en prenant la 6e place de Paris-Nice. Un belle prestation qui fait en partie oublier son triste Tour de Suisse. Lors du Tour des Flandres, dont il est un sérieux outsider, il figure admirablement jusqu’au Vieux Quaremont avant d’être trahi par son vélo. Un saut de chaîne et une roue cassée plus tard, Lucien est contraint à l’abandon. Très offensif sur Paris-Roubaix la semaine suivante, Storme oublie la sagesse qui l’avait fait triompher un an auparavant. Présent dans tous les coups, il finit par s’écrouler et déposer les armes.

Le mois suivant, il remporte une étape de Paris-Saint Etienne, épreuve dont il prend la deuxième place finale. Ce solide début de saison lui octroie naturellement une place dans la sélection Belge pour le Tour de France. Italie et Allemagne absentes pour cause de tensions internationales, la sélection du pays voisin est ultra favorite, présentant pas moins de quatre coureurs en mesure de gagner le Grande Boucle. Lucien Storme est le seul de l’équipe à n’avoir jamais participé à un Grand Tour. Sa sélection est d’ailleurs remise en question par beaucoup, notamment par ceux qui n’ont pas oublié sa piètre prestation en Suisse la saison précédente. Mais notre homme l’assure, il a bien préparé son affaire ! Il part avec l’objectif de faire une place et d’aider son pays à rafler la mise à Paris. Après un début de Tour marqué par trois tops 10, Storme s’illustre lors de la demie étape Nantes-La Rochelle. Une étape courue sur un train de sénateur lors des 100 premiers kilomètres, à cause d’un fort vent d’Ouest qui décourage les plus vaillants. Il faut attendre une attaque de Maurice Archambaud, qui profite d’une forte averse à trente kilomètres de l’arrivée, pour mettre le feu au poudre. Le Français est bientôt suivi par deux, cinq, puis dix compagnons d’échappée. Comprenant que ce regroupement risque de lui être fatal, Archambaud remet les gaz. Seuls Félicien Vervaecke et Lucien Storme parviennent à rentrer. Il reste alors une dizaine de kilomètres avant La Rochelle, et le trio ne sera plus revu. Entré en tête sur le vélodrome de la cité balnéaire, le populaire Maurice doit toutefois s’avouer vaincu face au vainqueur de Paris-Roubaix 1938. S’il n’était pas un pur sprinteur, le Belge était en effet un bon pistard et se révélait redoutable dans les sprints réduits. Après ce premier succès, Storme ne veut pas en rester là. Malheureusement, une vilaine chute entre Toulouse et Pau, avant même le premier col, l’empêchera de terminer son Tour, le seul auquel il participa jamais.

La Rochelle : La victoire de Lucien Storme devant Archambaud et Vervaecke ne souffre d'aucune contestation

Une fin doublement tragique

Dans les semaines qui suivent, la France déclare la guerre à l’Allemagne… Tandis que la Drôle de Guerre paralyse l’Europe, le coureur, désormais âgé de 23 ans, continue d’écumer les courses. Le 7 décembre 1939, il épouse Marguerite Salembier, et s’installe en ménage à Nieuwkerke. Interrompues durant l’offensive allemande du printemps 1940, les courses reprennent dès le mois de juillet en Belgique - il n’est plus question de courir en France. Le 15 septembre, il est le principal animateur du championnat de Belgique, où il doit se contenter de la 12e place. Il prend part à sa dernière course la semaine suivante. Entre le couvre-feu, la raréfaction des courses et la diminution des primes, courir devient trop difficile. D’autant que dans le même temps, la famille s’est agrandie avec l’arrivée d’un petit Jacques, une nouvelle bouche qu’il faut nourrir. Hélas, en ces temps troublés, les possibilités d’embauche se font rares… Sans travail, la contrebande devient alors un moindre mal… Profitant de sa parfaite connaissance des chemins de traverse, tant en Belgique que dans le Nord de la France, le Flamand va ainsi se constituer un réseau pour écouler essence et cigarettes. Son réseau tiendra près de trois années avant que l’un de ses clients garagistes ne le dénonce aux autorités françaises. Arrêté à Armentières en décembre 1942, il est emprisonné dans la prison de Loos. A l’annonce de sa condamnation, il tente de fuir du tribunal en prenant en otage un soldat allemand. Cette valeureuse tentative échouera et vaudra à notre homme d’être immédiatement transféré dans une prison sécurisée de Bruxelles. Le 6 mars 1943, il est envoyé chez la puissance occupante, dans le camp de réclusion de Siegburg, près de Cologne. Un camp de travail forcé où l’on n’hésite pas à abattre les détenus les plus récalcitrants. Lors de ses six premiers mois d’internement, le condamné est mis à l’isolement et maigrit considérablement. Ensuite, ses conditions de rétention s’adoucissent, et Lucien profite de ses talents de mécanicien pour se rendre indispensable à ses geôliers. Toutes les six semaines, il est autorisé à écrire à sa femme, à laquelle il indique que tout va bien, même s’il n’a de cesse de réclamer l’envoi de nourriture, preuve que la vie restait un combat dans le camp. Lors de sa détention, le cyclisme reste ancré dans son esprit, il promet d’ailleurs à son fils de lui offrir un vélo à son retour. La libération de la Belgique en juillet 1944 signe la fin de toute relation épistolaire, la liaison courrier étant coupée. La dernière lettre de Siegbrug qui parviendra à Mme Storme sera écrite de la main d’un codétenu, pour l’informer qu’elle est désormais veuve… Les circonstances de la mort de l’ancien champion sont particulièrement regrettables. Après deux ans d’internement, l’heure de la délivrance semble avoir sonné lorsqu’un détachement de soldats américains investit le camp le 10 avril 1945. Se méprenant sur la situation, Lucien a la mauvaise idée de fuir et est abattu sans sommation par un soldat américain. Effondrés par cette tragédie, ses parents le suivent dans la tombe à quelques mois d’intervalle. Enfant de la guerre, Storme fut l’une des innombrables victimes de la folie qui frappa l’Europe au XXème siècle. Contrairement à la plupart des grands champions de son époque, les Bartali, Maes ou Vietto, il ne fut pas donné à Lucien l’opportunité de peaufiner son palmarès après le conflit. Un malheureux réflexe en avait décidé autrement.

Par David Guénel ( davidguenel)
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