Interview : Tony Gallopin vous raconte sa Classica San Sebastian

Interview : Tony Gallopin vous raconte sa Classica San Sebastian

Le 27 juillet 2013  va faire basculer la carrière de Tony Gallopin dans une nouvelle dimension. De celle des favoris, de ceux dont il faudra toujours se méfier, capables de porter l’estocade à tous moments. Et pourtant au matin de l’épreuve, bien malin celui capable d’envisager quelle en sera l’issue. Peut-être Alain, mais sûrement pas Tony.

« Je n’imaginais vraiment pas y aller pour la gagne».

La Clasica San Sebastian est vraiment une compétition à part. Course de reprise pour les uns,  prolongation du Tour de France pour les autres, Elle symbolise en quelque sorte  le point de convergence du chassé-croisé des juillettistes et aoûtiens du cyclisme professionnel. Pour autant, faut-il considérer cette Clasica au même titre qu’un critérium de fin de juillet? Que nenni, il s’agit là de l’une des courses en lignes les plus prisées, anciennement inscrite à la coupe du monde et désormais au World Tour. De grands noms s’y pressent chaque année et ses podiums feraient pâlir d’envie bien des organisateurs : Luis León Sánchez,  Roman Kreuziger, Alejandro Valverde, Philippe Gilbert, Paolo Bettini et tellement d’autres encore. Quant aux vainqueurs tricolores, Il faut remonter à Jalabert en 2002 pour en trouver trace.

 

Une course pour grands coureurs et sur laquelle Tony Gallopin, alors chez Radioschack, s’aligne pour la première fois de sa carrière. Mais cette inscription fut loin d’être une évidence pour le francilien, usé par 3 semaines sur le Tour où il n’a pu briller : «J’ai fini le Tour de France très fatigué. Presque malade même, à tel point que j’ai failli abandonner la veille de l’arrivée. Je n’ai même pas pu faire la fête après le Tour tellement ne me sentais mal». La semaine suivante, Tony enchaîne avec 2 critériums, à Lisieux puis à Camors. C’est son oncle, directeur sportif de la même équipe, Alain Gallopin, qui le persuade de continuer jusqu’à la Classica San Sebastian, convaincu de l’adéquation du profil de la course avec les capacités de son neveu: « il essayait de me maintenir très motivé en me disant que c’était  vraiment une course pour moi. Mais je n’imaginais vraiment pas y aller pour la gagne».

Le voici arrivé la veille de la course, le temps d’une rapide reconnaissance:« j’ai fait un peu de route derrière la voiture puis j’ai parcouru le Jaizkibel. Là, je me suis dit « pourquoi pas? » Après tout, ensuite, c’était la coupure, donc j’ai abordé la course sans vraiment stresser». Radioschack aborde la course sans leader attitré. Une aubaine pour Gallopin qui pourra jouer sa carte personnelle au même titre que ses coéquipiers : «Il y avait des coureurs comme Ben Hermans, Bakelants qui avait fait  un super Tour de France avec un maillot jaune et une victoire d’étape. En bref une équipe d’outsiders avec plusieurs cartes à jouer». La stratégie est assez classique pour ce type de compétition : «Attendre la fin de la course et arriver bien placé au pied du Jaizkibel. Puis laisser les jambes parler».

«L’une des classiques les plus relax»

 

Il devait pleuvoir ce matin, mais ce début course échappe à l’averse promise, tandis que le peloton s’enfonce progressivement dans le sud du Pays Basque. Un début d’étape plutôt tranquille, qui ne rassure pas pour autant Tony Gallopin qui souffre à ce moment et qui s’accroche: « J’étais vraiment pas bien dans le premier grimpeur qui se situe au 20eme kilomètre». Puis l’échappée du jour, composée de 4 coureurs, se forme et prend le large. C’est désormais l’équipe du grandissime favori, l’espagnol Alejandro Valverde, qui comme à son habitude, prend les rênes du pelotons. Le tempo est tranquille, l’ambiance détendue : « Ca faisait du bien. C’est vraiment l’une des classiques les plus relax, il y a des belles routes, le bitume rend bien, on peut discuter du Tour de France avec ceux qui l’ont fait et les autres».

Après 140 kilomètres  sans anicroches le peloton entame à l’entrée de Pasaida, le juge de paix qu’il devra par deux fois traverser: l’enchaînement Jaizkibel- Arkale. Soit environ 1 400 mètres de dénivelé  sur les 90 derniers kilomètres. C’est à compter de ce moment que les événements prennent une nouvelle tournure. Le peloton accélère le rythme dans la première ascension tandis que Tony Gallopin reste bien au chaud à l’avant du peloton :«  quand les premiers mouvements ont eu lieu, je n’ai pas souhaité les suivre et je suis resté tranquille dans les roues.  Ce n’était pas aux RadioShack de prendre la course en main». Les jambes tournent mieux et les sensations comment à revenir:« Je gardais en tête que mon objectif c’était maximum d’aller chercher un top 10 .Je ne voulais pas prendre de risques en partant dans un groupe trop tôt ».

«Valverde était le grand favori»

Et voilà qu’arrive la deuxième ascension. Tony, bien calé dans la roue de Jan Bakelants étudie les forces en présences: « On savait tous que Valverde était le grand favori. Et il y avait Kreuziger qui paraissait le plus fort  ». Pour les Movistar il est désormais temps de passer à l’offensive et lâcher les chevaux. Quintana attaque violemment les premières rampes, suivi de près par Valverde et d’une dizaine d’autres coureurs. Le neveu d’Alain Gallopin encaisse et laisse partir : «Il est parti très très vite et je n’ai pas pu suivre dès le pied. Je ne me suis pas affolé car les jambes étaient bonnes, je ne me suis pas mis dans le rouge. J’étais toujours dans l’optique de mon top 10 et il fallait que je gère à mon rythme». Cette méthode est définitivement la bonne puisqu’au bout d’1 kilomètre le francilien remonte les 200 mètres qui le séparaient du groupe de tête où l’on retrouve égale Landa, ou bien encore Nicolas Roche.

Alors qu’approche le sommet, Kreuziger lance une attaque incisive, à 1 kilomètre du sommet. Valverde et Gallopin le suive, une cinquantaine de mètres plus loin. Le Jaizkibel a rendu son verdict : ces 3 là sont bels et bien les plus forts du jour. Reste à savoir dans quel ordre. Tony Gallopin quant à lui se rassure: « quand je suis sortis avec Valverde, là, j’ai commencé à me dire « tiens, ça va vraiment bien » ». Après une descente laborieuse :«je n’avais pas vraiment confiance dans les boyaux de l’équipe RadioShack et j’étais moins bon descendeur que je ne le suis maintenant chez Lotto », une dizaine d’unité se regroupe au pied.

Tandis que le peloton des favoris aborde la dernière difficulté notable, l’Arkale, d’autres coureurs rentrent progressivement sur le groupe de tête. C’est à ce moment que Tony Gallopin déclenche à son tour les hostilités : « l’attaque n’était pas prévu. On s’est retrouvé à deux RadioShack en tête, je sentais que j’étais super super bien et que ça allait de mieux en mieux. Puis j’ai entendu à la radio que Bob Jungels, également dans notre équipe, revenait. J’ai demandé à la radio si je pouvais y aller, et dès que Jungels est revenu, j’en ai profité pour attaquer». Tony Gallopin se dresse sur ses pédales puis accélère à toute allure tout en longeant les rhododendrons sur le bord de la route, tandis qu’à l’arrière, les favoris se regardent, désorganisés. La route est étroite et les gouttes commencent à perler çà et là, humidifiant l’asphalte.

«Je sentais que ça allait vraiment bien»

Le Francilien est parti pour un contre la montre solitaire, enchaînant les relances en danseuses. Les jambes tournent efficacement, tout en souplesse tandis que le sommet approche rapidement: «  La dernière partie d’Arkale était assez difficile et je sentais que ça allait vraiment bien. Que j’allais faire le trou tout de suite». Derrière, la poursuite est toujours désorganisée, Kreuziger et Landa s’échappent à leur tour, bientôt rejoints par Valverde et Nicolas Roche. Mais Tony n’a pas le temps de s’occuper de l’arrière de la course, concentré sur son effort, entouré désormais des nombreux spectateurs qui forment une haie d’honneur vers la fin de la côte qu’il entrevoit désormais à quelques encablures de là : «  Au Pays Basque il y a toujours un public de fou donc je ne savais pas trop ce qui se passait derrière. Je me disais que je ferais le point après le sommet.  Aborder la descente plus sereinement, et quoi qu’il arrive avoir un coup d’avance en fonction de qui reviendrait derrière ».

Après une descente technique, abordée prudemment, il ne reste plus que 10 kilomètres à parcourir pour rallier l’arrivée. Derrière ça s’organise enfin dans un groupe de 5, composé de Nieve, Landa, Roche, Kreuziger et Valverde, qui tiennent en point de mire le coureur de Radioschack. Guère plus de 400 mètres les séparent. Plus question de les attendre : « Mon oncle, à la radio, m’a informé que j’avais pris 20 secondes dans la descente. Je savais que j’étais bien et que je ne toxinais pas. Je me suis dit qu’il fallait y aller sans les attendre, car  si ça rentrait, j’avais toujours une carte à jouer au sprint». Produisant un effort absolu, un rictus sur le visage, les main sur les cocottes, et le dos voûté comme s’il agissait là d’un contre la montre individuel, Tony Gallopin goûte malgré tout l’instant: « C’était dur physiquement mais moralement, que c’était grisant!  C’était une situation que je n’avais pas l’habitude de vivre chez les pros.  Je me suis dit « c’est pas possible qu’un coureur comme moi puisse gagner là ! » c’était quand même l’une des classiques de l’ancienne coupe du monde. L’une des dix plus grandes classiques de l’année  ». 

Dans ces longs kilomètres, aux longues lignes droites effrayantes, c’est un bras de fer épique que livre de le coureur de la Radioshack aux 5 hommes derrières. 20, 25, puis 30 secondes alors que les poursuivants sont parfaitement organisés derrière. Il ne reste plus qu’une petite côte à franchir avant de basculer vers les tous derniers kilomètres : « Ce faux plat me faisait peur. J’ai eu Alain à la radio qui m’a dit « il faut que tu tournes les jambes, que tu restes souple, tu as 20 à 25 secondes d’avance, tu gères et tu enlèves des dents ». Je savais que j’allais perdre du temps dans ce petit faux plat mais que si je basculais avec plus de 15 secondes c’était gagné». 

«Je m’en veux presque aujourd’hui d’avoir pas pu profiter plus que ça»

Alors qu’approche la flamme rouge, Tony Gallopin est inquiet : il a reçu une indication qui donnerait le groupe de poursuite à moins de 15 secondes: «  là j’ai eu un petit peu peur. Mais après je n’ai plus eu d’informations, à la radio la moto ne passait plus  et c’est pour ça que j’ai tout fait à fond jusqu’à l’arrivée». Et toujours ces maudites lignes droites qui n’en finissent pas! Le coureur, toujours inquiet, pose le regard à l’arrière son épaule, un coup à droite, un coup à gauche, mais une voiture masque la course. Il accélère, rentre la tête dans les épaules, longe les barrières où se masse la foule des spectateurs puis se retourne à nouveau. Ce n’est qu’à 100 mètres de l’arrivée qu’il comprend qu’il va l’emporter. Il lève les deux points comme incrédule, pose un dernier regard en arrière, puis lève les deux bras sur la ligne avant de les laisser retomber dans un mouvement de balancier,  exprimant un mélange d’émotion où se mêlent incrédulité et épuisement: « À 100 mètres de l’arrivée j’ai eu du mal à y croire! Ça faisait 2 ans que j’avais plus gagné de course. Un vrai soulagement et du mal à y croire et je m’en veux presque aujourd’hui d’avoir pas pu profiter plus que ça. En fait l’écart était monté à 30, 40 secondes et j’avais largement le temps de profiter». 

Mesure-t-il seulement la portée de son exploit, lui qui succède à tant d’illustres noms au palmarès de l’épreuve espagnole ? «Je n’ai pas  réalisé sur le moment.  J’ai passé la ligne d’arrivée et je suis tombé direct dans les bras de mon soigneur de l’époque avec qui on est toujours très proche aujourd’hui. Je me rappelle que la première chose que je lui ai dit « Putain, j’espère que c’est Valverde et Kreuziger sur le podium derrière »». Un souhait que les Dieux du cyclisme vont s’empresser d’exaucer: L’espagnol termine second et le tchèque 3e. Et c’est porté en triomphe par les basques de son équipe, Zubeldia et Markel Irizar que Tony Gallopin va grimper sur la plus haute marche du podium, rejoint peu après par Radioschak qui remporte le classement annexe par équipe.

Pas de réjouissances nocturnes pour autant, la saison continue et il est temps pour chacun de  rentrer chez soi désormais. Pour les Gallopin, ce sera un trajet en voiture jusqu’en Essonne. Ce voyage permet enfin à Tony de savourer pleinement et de prendre conscience de l’exploit: « Une fois passé le contrôle antidopage et qu’on a pris sa douche, ce sont les meilleurs moments. J’ai pu me poser, prendre le téléphone, répondre aux messages. J’étais en apesanteur ! J’ai eu les amis  et les parents, j’ai aussi partagé ça  longtemps avec Marion, ma femme. C’était un super souvenir».  De supers souvenirs qui seront bien vites détrônés un an après, par cette victoire d’étape sur le Tour de France 2014:« Je ne vais pas dire que c’est la plus belle, parce que, le Tour de France, c’est plus démesuré. Donc celle-là n’a pas le même impact que le Tour mais je la mettrai quand même juste après».

Les Gallopin, ce sont l’une des institutions familiales du cyclisme français. L’histoire retiendra que ce fut un 27 juillet 2013 à San Sebastian, que Tony Gallopin se fit un prénom, craint désormais par tous, dans le peloton.

Propos recueillis par Bertrand Guyot.

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