Bayonne-Luchon 1926, l’étape la plus dure de l’histoire ?

Bayonne-Luchon 1926, l’étape la plus dure de l’histoire ?

En 115 ans, les participants du Tour de France ont tout enduré. Ils ont subi toutes les souffrances, éprouvé toutes les misères, ont dû lutter contre les éléments, contre leurs adversaires et même, parfois, contre les organisateurs et leurs règlements absurdes. Chaque étape a connu son lot de peines, mais peut-être aucune autant que le cru 1926 de l’étape Bayonne-Luchon. Pas la plus longue de l’histoire, elle ne fut pas non plus celle qui créa les plus grands écarts et n’a sans doute même pas été la pire en matière de climat. Si elle reste aujourd’hui encore entourée d’une aura mystique, c’est qu’elle a offert un condensé de tout ce qui fait la grandeur et la dureté du sport cycliste. 326 kilomètres, 5500 mètres de dénivelé positif, météo exécrable, routes impraticables… Rien ne fut épargné aux concurrents ce jour-là. Fidèles à leur réputation, les Forçats de la Route affrontèrent les obstacles avec une résignation et une bravoure inouïes.

La veillée d’armes

D’habitude si enjouée, la cohorte des coureurs est plutôt sombre, les visages sont fermés. On échange bien de timides sourires et quelques poignées de main, mais tout cela ressemble davantage à des condoléances qu’à des salutations. Premier à avoir signé la feuille de départ en compagnie de son équipier Van Dam, Lucien Buysse a encore une bonne demi-heure à patienter avant le départ. Depuis la rue, il observe d’un oeil distrait ses adversaires défiler dans la Brasserie Miremont pour la signature. Son attention est bientôt retenue par un novice venu glaner quelques conseils de dernière minute. Deuxième du Tour l’année précédente, Buysse est de ceux dont les avis sont recherchés. La veille déjà, tous les grognards du peloton ont été sollicités par une bleusaille inquiète : « Faut-il aborder l’Aubisque à fond ? », « Quels sont les dangers dans la descente du Tourmalet ? », « Quel braquet utiliser à Peyresourde ? » L’inquiétude des plus jeunes est légitime car la journée qui se présente a de quoi effrayer, avec ses quatre cols à gravir. Et s’il n’y avait que cela ! La tension insidieuse qui s’est emparée des esprits doit beaucoup aux terribles conditions atmosphériques. Au soleil, qui avait accompagné le Tour depuis le départ, a succédé une pluie glaciale. Le froid, digne d’un mois de février, est accentué par un vent frigorifiant. Tous ont conscience que la journée va être épouvantable, et la seule ambition de la plupart des soixante-seize concurrents est de terminer dans les délais. Avec 20% du temps du premier, ceux-ci sont d’une générosité toute relative, et chacun sait que l’intransigeant Henri Desgrange accorde rarement sa grâce aux retardataires.

Profil de l'étape

Présent au départ, le journaliste Charles Ravaud est aussi dans ses petits souliers. En tant que représentant du journal organisateur L’Auto, il se sent en partie responsable de l’enfer qui est promis aux coureurs. S’il s’est montré enthousiaste dans son papier à paraître dans quelques heures, il en rabat quelque peu depuis que les conditions météos ont tourné. Il se console en se disant que les coureurs le méritent un peu, qui l’ont tellement frustré depuis Evian… Ce départ historique, le premier loin de Paris, devait contraindre les favoris à se livrer sans attendre la lointaine 10e étape et l’apparition des premiers cols. Hélas, ce fut tout à fait contre-productif. Le public a eu le droit à sept sprints massifs et une seule étape a proposé un semblant de bataille entre les cadors. Maillot jaune depuis la 3e étape, Gustaaf Van Slembrouck n’a pas le profil d’un vainqueur du Tour, mais il n’a pas été mis en danger depuis sa prise de pouvoir. L’attente est donc à la hauteur des déceptions vécues depuis deux semaines. Nommé par Ravaud « la terreur de tous les routiers », ce Bayonne-Luchon doit une nouvelle fois être la clef du Tour de France. En dix éditions, l'étape n’a jamais déçu, sacrant des hommes du calibre d’Alavoine, Lambot, Bottecchia ou Benoît. Ces deux derniers sont d’ailleurs au départ, avec des ambitions divergentes : souffrant des reins depuis plusieurs jours, le champion italien a déjà renoncé à ses rêves de troisième couronne. A l’inverse, Adelin Benoît entend profiter du parcours pour refaire le coup de 1925 et s’imposer à Luchon. Favori des pronostics, le Belge se verrait assez endosser le maillot jaune le soir-même. A quelques minutes du coup de feu, le brouhaha s’amenuise. Chacun vérifie une dernière fois qu’il n’a rien oublié. Aux habituels boyaux, lampes, pompes ou chatterton, viennent s’ajouter de nombreux accessoires pour combattre la pluie et le froid : imperméable, couvre-chef, lunettes, collants, genouillères… Un attirail qui fait son poids, et c’est en moyenne plus de seize kilos que les Forçats devront hisser au sommet du Tourmalet.

Le général classement au départ de Bayonne

Sauve qui peut

Deux heures du matin. La pluie n’a pas découragé les amateurs de cyclisme basques, qui colonisent la place de la Liberté et les rues adjacentes au moment du départ. En guise d’apéritif, les coureurs doivent avaler 177 kilomètres relativement plats jusqu’à Eaux-Bonnes. Le froid saisissant ne les incite pas à commencer la bagarre avant que le terrain ne leur mâche le travail. Ils roulent en peloton, échangeant à peine quelques mots pour signaler un danger ou un obstacle. Les déshérités, ces touristes-routiers qui ne sont soutenus par aucune marque, se donnent quelques derniers conseils. Point de concurrence entre eux aujourd’hui, la fraternité qui les unit ne fait que se renforcer dans l’adversité. Prélude aux colosses, le col d’Ochquis est franchi sans encombre. Seules quelques chutes viennent perturber le début d’étape, avant qu’un groupe de dix-huit ne se présente au contrôle d’Eaux-Bonnes, serré de près par le reste des troupes.

Dans une obscurité encore totale, les coureurs de l’avant-garde sentent une soudaine résistance sous leurs pédales. L’Aubisque les cueille sans crier gare. Tous descendent de vélo précipitamment pour retourner leur roue arrière et disposer ainsi d'un braquet plus adapté aux pentes qu'ils vont désormais devoir afffronter. A peine a-t-il resserré sa roue que Lucien Buysse part à l’offensive. Cette étape, il la connaît comme sa poche, c’est la sixième fois qu’il la dispute depuis 1914, et c’est ici qu’il a planifié sa grande offensive. Dernier à tenir sa roue, Omer Huysse doit s’avouer vaincu à son tour. Tandis que la pluie redouble d’intensité, le Bouledogue Flamand accentue son avance. Il n'est pas réputé pour son élégance, Lucien, il donne toujours l'impression d'être à l'agonie. Cambré sur sa machine, il imprime à son buste un mouvement de va-et-vient prononcé, qui illustre autant sa farouche volonté que ses difficultés à digérer la rampe. Derrière, c’est la débandade. Van Slembrouck n’y est déjà plus du tout, ses 80 kilos sont bien lourds à porter sur de tels pourcentages. Il ne sera pas protagoniste durant cette journée, signalons simplement son débours à Luchon, qui s’élèvera à 1h50. Mais le maillot jaune n’est pas le seul à vivre des heures difficiles. Bottecchia souffre le martyre. Si aérien dans les cols en temps normal, il se traîne, il gémit. A chaque coup de pédale, il a l'impression qu’une lance se fiche dans le bas de son dos. A mi-pente, il s’arrête et s’assied sur le bord de la route pour pleurer son malheur. Mais un champion comme lui ne renonce pas ainsi. Après quelques minutes d’oubli, Ottavio remonte en selle pour poursuivre son chemin de croix. On le retrouvera à Argelès quelques heures plus tard, effondré au moment de décrocher son dernier dossard dans le Tour*. Il ne tardera pas à être rejoint par Benoît, dont la descente vertigineuse dans l’Aubisque s’est soldée par une lourde chute. C’est en auto que le Belge ralliera Luchon, amère ironie pour celui qui criait à un journaliste peu avant de tomber : « Je donnerais le prix de l’étape pour monter les cols en voiture ! »

Ottavio Bottecchia ne pourra bientôt plus continuer...

En haut de l’Aubisque, Buysse a creusé les écarts suivants : 1’45 sur Huysse et Parmentier, 2’40 sur Dejonghe et 3’30 sur Tailleu. Benoit se trouve déjà relégué à 6’20, Bottecchia à 7’40. On le voit, toute opposition n’a pas capitulé. Elle va même revenir sur le leader de la formation Automoto, à la faveur de la grande prudence dont il fait preuve dans la descente. Car Lucien Buysse est encore suffisamment lucide pour ne pas hypothéquer ses chances de succès en jouant les casse-cou. Ce n’est pas Huysse qui lui jettera la pierre. Craintif à l’extrême, son compatriote cède en effet énormément de terrain et disparaît de la lutte, alors que le malheureux Parmentier doit s’effacer à son tour, victime de deux crevaisons successives. En revanche, Dejonghe et Tailleu dégringolent superbement et rejoignent la tête peu avant le pied du Tourmalet. Déjà mythique, le géant pyrénéen ne jouit pas pour autant d’un traitement de faveur de la part des autorités. Son revêtement est aussi mauvais, voire pire que celui des cols voisins. Dangereux amalgame de silex, de roches et d’herbes folles, sa chaussée n’est guère amicale envers les pneumatiques. A fortiori les jours de pluie, quand l’eau en pétrit la terre et forme d’innombrables ruisselets qui sillonnent la route, charriant leur lot de cailloux et de crevasses. Les pauvres cyclistes ne savent plus s’ils doivent d’abord lutter contre la pente ou contre le sol impraticable. Quant aux voitures suiveuses, rares sont celles qui peuvent suivre le rythme, et leurs occupants doivent sans cesse en sortir pour les désembourber. Sur les bas-côtés, les quelques spectateurs présents se regroupent autour de petits foyers allumés pour tromper le froid. Plus haut, il n’y aura plus personne que quelques bancs de neige.

La nuit a laissé la place à un brouillard épais, il semble que le jour ne se lèvera pas en ce sombre mardi. Jamais, sans doute, ces hommes n’ont autant souffert sur leur machine. L’esprit tellement occupé à combattre leurs muscles endoloris et les morsures du froid, Buysse et Dejonghe ont oublié de s’alimenter et sont pris de fringale. Tous deux mettent pied à terre pour ingurgiter tout ce que contiennent leurs poches. Le coup de bambou de Dejonghe est mémorable, il va perdre plus de 11’ dans le Tourmalet et finira l’étape à 1h10 du premier. Buysse s’en sort mieux, mais il doit maintenant chasser derrière l’intenable Tailleu, maillot jaune virtuel qui le devance d’une minute trente au sommet. Il faut maintenant redescendre, une manoeuvre qui met les nerfs des braves à rude épreuve. Les roues arrière patinent, les trajectoires incertaines conduisent parfois au bord du précipice. Et quand on arrive à prendre de la vitesse, les doigts engourdis ne permettent plus de serrer les freins, dont les patins sont si pleins de boue qu’ils ne répondent plus. Seul, livré à soi-même, il faut lutter continuellement contre la volonté de dire stop. Pourtant, on progresse, on se rapproche inexorablement de Luchon. Ces hommes-là sont faits d’un autre bois que celui des mortels.

Juste avant l'Aspin, Tailleu est pris de coliques et se fait déposer par Buysse. Alors, la scène de l'Aubisque se répète, tous derrière et Buysse devant. Avec, pour tous, les mêmes difficultés. L'obligation de parfois marcher à côté de son vélo pour continuer à avancer, la nécessité de nettoyer régulièrement sa chaîne et ses pignons, enveloppés dans une gangue de fange. Certains iront même jusqu’à uriner sur leur roue libre, incapables qu’ils seront d'articuler leurs doigts gelés. Enfin, la dernière ascension... L'homme de tête est en selle depuis maintenant seize heures. A quoi peut-il bien penser, dans l’immensité magnifique du col de Peyressourde ? A sa fille aînée, décédée en début d’année à l’âge de onze ans ? Aux sacrifices consentis avant le Tour de France ? Ce Tour qui est devenu une idée fixe et qu’il prépare avec une minutie sans égale depuis un an. Une obsession qui fera dire à Karel Steyaert, grand manitou du cyclisme belge, que Buysse avait « l’intelligence du Tour de France ». Il en comprenait les embûches, les secrets, les exigences. Après avoir parfaitement secondé son leader Bottecchia l’année précédente, tout en s’octroyant le luxe d’une place de dauphin à Paris, le vétéran belge voulait troquer le costume d’équipier pour celui de patron. Ce sera chose faite à Luchon. Vainqueur avec deux heures de retard sur l’horaire prévu, il vient d’assommer la concurrence. Quand il franchit la ligne, on s’approche de lui avec respect, on l’entoure, on le touche du bout des doigts. On observe le visage marqué, on scrute les signes de fatigue, on mendie une parole, un regard. On admire le héros, tout simplement. 

Contrairement aux apparences, Buysse est bien seul dans l'Aspin ; le cycliste dans sa roue n'est qu'un simple "pédard"

Une étape pour l’histoire

Puis commence l’interminable attente. Après quasiment une demi-heure, c’est le visage méconnaissable de Bartolomeo Aimo qui apparaît dans les Allées d’Ettigny. Lâché dès l’Aubisque à cause d’un braquet trop important, l’Italien a bien limité la casse par la suite. Les autres concurrents arrivent un à un, plus affaiblis les uns que les autres.

A 22h40, le temps imparti est écoulé et seuls trente-et-un coureurs sont arrivés. Les autres, ceux qui n’ont pas renoncé, sont éparpillés sur le parcours. Au Café Central, où se tient le contrôle, l’ambiance solennelle est renforcée par la pénombre. Des dizaines de curieux se sont joints aux officiels de l’épreuve et tous guettent avec inquiétude l'éventuelle agitation dans la zone d’arrivée. Certains empruntent le parcours à l’envers avec leur auto pour essayer de ramener les brebis égarées. « Pour les éclairer avec les phares », disent-ils aux commissaires de course. Peut-être aussi pour les abriter du vent, voire plus. Mais comment en vouloir à ces hommes aux visages défaits, aux corps frigorifiés, aux regards hagards, qui signent la feuille de contrôle d’une main tremblante ? Non, la sévérité n’est pas de mise en ces circonstances, et aucune enquête ni aucune plainte ne sera émise quant aux probables irrégularités commises. Les héros seront traités comme tels. Les écarts sont tellement colossaux que le Père Desgrange est saisi d’une commisération inhabituelle et qu’il décide, dans la soirée, de porter les délais à 40%. Cette magnanimité sauvera la tête de sept concurrents, mais ne pourra rien pour vingt-deux autres. Vingt-deux durs à cuire, qui avaient prouvé et qui prouveraient encore leur immense capacité de résistance, mais qui, ce jour-là, durent s’avouer vaincus par les chutes, le froid, le découragement, la fatigue ou la solitude.

Au-delà de l’impressionnant taux d’abandon, les écarts à l’arrivée confirment combien la journée a été impitoyable. En ne perdant « que » 25’48, Aimo peut s’estimer heureux. Nicolas Frantz, qui gagnera les deux prochains Tours de France, termine 5e à 42’21. Le dernier classé, Fernand Besnier, boucle l’étape en 22h47, près de six heures après le vainqueur. Le coup de force de Buysse lui a ouvert une voie royale vers à la victoire finale. Avec plus d’une demi-heure de marge sur Tailleu au général, son avance est rédhibitoire. Il se permettra même le luxe de remporter l'étape suivante, devant son frère Jules. Ce jour-là, sur les cimes pyrénéennes, le courage des hommes a été mis à l’épreuve comme rarement dans l’histoire du sport. Charles Ravaud ne s’y trompait pas. Pourtant adepte des grandes épopées héroïques, le journaliste écrivait le lendemain : « Non, vraiment, cette étape était trop dure ». Au point d’en faire la plus dure de tous les temps ?

*En juin 1927, le champion italien trouvera la mort sur ses routes d'entraînement dans de troubles circonstances...

Par David Guénel ( davidguenel)
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